Je demande à la France

Par Félix Yandia

 

Après le «petit miracle», l’heure est-elle à la prestidigitation ? Tout porte à croire que des mains occultes étaient derrière le «petit miracle centrafricain» et cela pour le bien-être du peuple centrafricain, évidemment. Mis en avant, ce sera bientôt la seule faute du pauvre Bozizé. L’ensemble du territoire centrafricain est soumis à une insécurité persistante et grandissante depuis les élections de 2005. Pourtant les signes annonciateurs ne manquaient pas. L’arrière-pays a été visité et revisité à coup de billets de banque, le temps de la campagne électorale. Des promesses ont été faites la main sur le cœur et Dieu occupait une bonne place dans les discours. Aujourd’hui les faits, eux, relèvent  plus de Satan que de Dieu. Un accord politique tripartite a même été signé sourire aux lèvres par certains de nos hommes politiques. Et depuis, plus rien, et plus personne ne pense et ni ne parle.

 

Officiellement, les autorités centrafricaines soutiennent que la sécurité est rétablie depuis la fin de la rébellion armée et donc de la prise de pouvoir par le Général François Bozizé. Un point de cet engagement qui en comporte neuf serait donc honoré. Or les organisations humanitaires, particulièrement le HCR et la Ligue Centrafricaine des Droits de l’Homme, n’ont pas cessé d’alerter l’opinion sur le sort de la population civile abandonnée aux bandes armées, particulièrement dans le nord du pays, et sur les exactions que subissent les citoyens. Avec l’incessant ballet transfrontalier de ces laissés-pour-compte, les Tchadiens réfugiés il y a plus d’une vingtaine d’années en Centrafrique rentrent précipitamment enfin chez eux, mais en compagnie de réfugiés centrafricains, ce qui ne semble préoccuper personne et surtout pas les autorités centrafricaines. Ces dernières cherchent plutôt à les dissimuler chez le voisin Tchadien.

Mais le Préfet de Goré, au sud du Tchad, excédé par l’affluence de plus de 60.000 réfugiés Centrafricains dans sa circonscription, qualifie d’irresponsables le silence et l’indifférence des autorités centrafricaines. Pour «laver la honte», le Chargé d’affaire du Tchad en RCA a été chargé de demander en fanfare à son compatriote de se taire et de subir sans parler. Si cette attitude n’est pas aussi irresponsable, qu’on nous mette au moins un nom dessus, par exemple, insouciance ou ridicule. Il ne suffit pas d’exprimer le mécontentement et l'indignation d’un gouvernement pour rassurer un pays qui offre l’hospitalité à nos ressortissants et pour soulager le HCR qui les loge et les nourrit. Une réponse responsable consisterait pourtant à y mettre un peu de bonne volonté, à se rendre dans les régions infestées et dans les camps de réfugiés pour faire semblant de constater le calvaire, s’assurer des conditions de vie de nos compatriotes «indésirables» et feindre de négocier avec nos frères Tchadiens.

Par ailleurs, les régions productives du pays sont ainsi abandonnées aux actuels bandits armés au profit d’un racket organisé vers l’international. Nous y sommes, demandons de l’argent à la France et laissons le Ministre Français Bernard Kouchner rendre visite à nos pauvres ; demandons de l’aide à la communauté internationale et laissons au HCR le soin de nourrir nos compatriotes encombrants dans leur patrie. La honte !

Le manque de transparence dans les domaines miniers, avec cet accord d’exploitation commune du diamant centrafricain avec le Congo voisin qui n’en dispose pas dans son propre sous-sol, et la privatisation des ressources forestières au seul profit des autorités et une grosse caisse noire alimentée sans répit par le trésor Public entretiennent cette crise chronique. Avec, près de  60 mois de salaires impayés depuis 10 ans (cinq ans donc !), avec les salaires bloqués depuis 1985, dix ans avant la dévaluation du Franc CFA, et la hausse du coût de la vie depuis 20 ans, les plus véreux des fonctionnaires ont eu le temps de développer un comportement de survie. Un tiers des actuels ministres en fait partie, c’est dire… Au bout de 4 mois de fonction, aucun des ministres sanctionnés n’a touché son salaire de ministre, mais leur train de vie est pourtant celui d’un ministre. Où est la responsabilité de l’Etat ? Le gouvernement camerounais s’est confondu en excuses à ses agents après trois jours (72 heures) de retard dans le versement des salaires de septembre 2005. Chose impensable en RCA où un salaire versé au bout « d’un mois de 120 jours » est orgueilleusement annoncé au clairon sur les ondes.

C’est dans ce contexte que la France est sollicitée pour aider à maîtriser des combattants non identifiables. En acceptant de fournir des moyens aéromobiles, la France risque, ni plus ni moins, de cautionner cette perversité centrafricaine. Comment distinguer les malfrats éparpillés des paisibles paysans, des pauvres éleveurs ou des chasseurs ou encore des déplacés dans ce no man’s land ? Les dégâts collatéraux sont prévisibles sur cette population déjà meurtrie et traumatisée à cause d’un choix politique démocratique constant et d’une densité démographique supérieure à la moyenne nationale. La France ne doit pas jouer ce jeu, au risque de cautionner une bêtise à la Rwandaise, car d’autres choix existent.

L’accord politique du 21 avril 2005 aurait été signé «après l’analyse objective de la situation politique qui a prévalu en République Centrafricaine jusqu’au 15 mars 2003, marquée par l’exclusion, le refus du dialogue et de la concertation ainsi que la gestion solitaire de l’Etat qui ont conduit aux crises militaires à répétition dont les populations civiles et l’économie ont payé une lourde tribu et cætera et cætera. » Qu’est-ce qui différencie ce qui prévaut aujourd’hui de ce qui a prévalu jusqu’au 15 mars 2003 ? Dans ce contexte où les abus sont aussi bien l’apanage d’une armée régulière démunie, aigrie et revancharde, capable de se muer en bandes armées pour assurer la gamelle, que celui de «bandits armés» incontrôlés non identifiés,

je demande à la France d’exiger du pouvoir de Bangui la stricte application dudit accord politique dont les intentions affichées visaient « la Réconciliation nationale et la Reconstruction, la fin de la politique d’exclusion, le partage équilibré des responsabilités dans le strict respect de la Constitution avec les hommes et les femmes intègres à la compétence avérée, la lutte contre la pauvreté en vue de l’amélioration des conditions de vie du Centrafricain et cætera et cætera ». Et cela avant qu’on ne nous dise, c’est la seule faute de Bozizé. C’est le seul moyen pour arrêter les velléités et l’escalade, et de cesser de faire croire au «petit miracle» à une population désabusée, mais qui, à tort ou à raison, croit encore à l’humanisme français.

 

Dr Félix YANDIA