Vivre dans un autre Monde tout en étant Bangui
Trois bons quarts d'heure de 4x4 sont nécessaires pour parvenir, cahin-caha, jusqu'à ce site enchanteur, entre fleuve et forêt, où l'on n'entend que le bruit des oiseaux et le murmure des arbres. Sur l'autre rive de l'Oubangui, un morceau de Congo (ex-Zaïre) contrôlé par Jean-Pierre Bemba. On croirait qu'il n'y a pas âme qui vive si l'on ne voyait, de temps à autre, quelque feu de brousse, vite éteint. « Un hippopotame vit dans le coin, mais vous n'avez pas de chance, il n'est pas là aujourd'hui»
Dommage.
Lorsque la Centrafrique cherchait à développer son tourisme, avant les mutineries de 1996 et de 1997, elle comptait sur ses animaux sauvages. Depuis, le braconnage a repris le dessus.
La paillote de nos hôtes est flambant neuve. Toit de branchages coupés au cordeau, poutres et étais de bois brut, auxquels le vernis donne l'aspect du « bois d'or », une essence précieuse de la région. Nous sommes invités à un pique-nique, « en toute simplicité », distraction appréciée des Blancs aisés. Il y a aujourd'hui environ mille quatre cents ressortissants français en Centrafrique, à peine moins qu'au moment des mutineries (mille cinq cents civils), un quart des habitants de la colonie française de l'Oubangui-Chari en 1960. Une vaste table est dressée : nappe blanche immaculée, vaisselle fine, verres en cristal. Apéritif au champagne, puis assortiment de produits de la mer, saumon fumé, crevettes et... surimi, autant de mets qui doivent valoir leur pesant d'or dans un pays qui ne connaît du poisson que le capitaine - excellent - pêché dans ses rivières.
Deuxième entrée de charcuteries variées, en provenance directe de France, suivie d'un cochon de lait grillé, local lui. Il nous est présenté entier par deux domestiques noirs comme moi, tout de blanc vêtus, suant à grosses gouttes. Leurs courbettes et leur sourire humble sont un héritage direct du temps de la colonie. L'assistance applaudit et les félicite. René Maran écrivait en 1921, dans la préface de son roman Batouala, prix Goncourt, « la large vie coloniale, si l'on pouvait savoir de quelle quotidienne bassesse elle est faite, on n'en parlerait plus. Elle avilit peu à peu ». Rien ne semble avoir changé. Les deux « boys » virevoltent discrètement autour des convives, présentant les plats, remplissant les verres du beaujolais nouveau « arrivé » la veille seulement en France, obéissant au doigt et à l'oeil.
Nous nous goinfrons sous l'oeil lointain du gardien des lieux et de sa famille. Eux mangent du zombe, un plat fait de feuilles de manioc. En Centrafrique, on cuisine beaucoup le manioc, un tubercule assez pauvre en protéines que l'on réduit ordinairement en farine et que l'on mange sous forme de boulettes. Sa culture est aisée en région équatoriale. Les feuilles, en forme d'étoile, ont un goût âcre, mais en ces temps de disette, tout se mange. S'y adjoignent, à la bonne saison, des sauterelles vertes grillées, que les enfants vendent en chapelets sur le bord des routes. « C'est très bon, me confiera en riant une cousine. Meilleur encore que les chenilles ! » Ce n'est pas - ce ne sera probablement jamais - au menu des Français de Bangui.
Dans la paillote, l'après-midi s'étire et les conversations languissent. Les hommes discutent de politique française, exclusivement. Les femmes parlent chiffons. Comme la veille, « Ma chère, il est très difficile aujourd'hui de trouver des employés de maison travailleurs. » « Oui, c'est incroyable, on dirait qu'ils ne veulent pas s'en sortir. » « Je vis ici depuis quarante-deux ans. Croyez-moi, ce pays est en voie de clochardisation. » Et de regretter - encore - le temps des concessions de l'Oubangui-Chari, « où celui qui voulait, pouvait faire fortune », à tout prix... Les grèves des fonctionnaires centrafricains pour obtenir leurs quelque douze mois d'arriérés de salaires, les manifestations de jeunes dans la rue, la difficulté de vivre et même de manger de cette population qui nous entoure, nul ne semble s'en soucier. Ah, cher René Maran, tu avais sûrement raison : « Rares sont, même parmi les fonctionnaires, les coloniaux qui cultivent leur esprit. »
Entre deux souvenirs du « bon vieux temps de la coopé », j'apprends qu'il est difficile de vivre dans ce pays. La paillote, la maison magnifique avec piscine, la voiture de fonction renouvelée régulièrement et le gros 4x4 « pour le week-end » ne sont que des compensations. « Nous vivons loin, dans un pays où il n'y a rien. Nous ne pouvons pas sortir.» Pourtant, rien de plus facile que d'aller dîner chic et sympa, dans le centre de Bangui, au « Couleur café » ou à la « Marmite », où le patron est très « franco-français ». À moins que l'on os d'allez dans les cafés musiques du pk 12. Il suffit alors de payer son entrée, 500 F CFA. Dix fois moins que le prix des cigares de La Havane, dont les volutes bleues concurrencent celles du café d'après déjeuner, dans les paillotes des bords du fleuve, qui n'appartiennent qu'à des Blancs. Leurs femmes rivalisent dans la provocation : qui aura le short le plus minuscule, le plus transparent ? Seul le vieux Noir assis au ras du sol sur une pierre se réjouit de cette chair qui s'étale. Au pays où les kaba tombent jusqu'aux chevilles, où les plus européanisées des Centrafricaines portent des jupes qui dévoilent à peine le genou, les femmes blanches paradent dans les réceptions officielles, boudinées dans des robes de coton qui leur couvrent à peine les fesses. Les pagnes des jeunes filles qui nous ont suivis, de larges paniers remplis d'oranges sur la tête, n'ont pas l'éclat des Wax dont raffole la jeunesse Banguissoise.
Ces adolescentes ont autre chose en tête : gagner quelques sous. « Mais je n'ai que 200 F (CFA), c'est ridicule. Qui peut me prêter 1 000 F ? » S'exclame une « future cliente ». Et de rafler les fruits, jusqu'à la dernière pomme cannelle, pour cette somme dérisoire qui ne représente même pas la moitié du prix d'une cuvette de manioc, l'unité de vente sur les marchés. Rien d'étonnant à ce que le pays n'arrive qu'au 151e rang (sur 174 pays) pour le développement humain. Surgit le chien, un roquet aux vagues allures de caniche. Les petites vendeuses se replient prudemment derrière les broussailles. Déçu, il va poursuivre, jusqu'à lui tirer des larmes, une jeune mère portant son enfant dans le dos. « Ah, Fripouille, arrête enfin ! » s'indigne mollement la propriétaire, plus agacée par les aboiements que soucieuse de la victime.
Pour rentrer à Bangui, j'accepte une place dans la « baleinière », une embarcation motorisée à fond plat. « Il y a de la place pour dix-sept passagers, mais nous n'avons que trois gilets de sauvetage ». Ça m'est égal, je sais nager, et je redoute moins les crocodiles.

GUINON BIENVENU
NÎMES