Le salaire de la peur : une mission annonciatrice de la paix
dans le nord
La paranoïa pathogène du Président Bozizé est hautement contagieuse. Les responsables politiques et administratifs sont submergés par cette ambiance à la fois cocasse et bourrasque. Trois mois après le début des tueries incessantes organisées par la garde très rapprochée, composée rien que de cognats, du Président de la République dans la sous-préfecture de Paoua, à la suite de raid mené sur la ville par des hommes armés, une délégation gouvernementale était de passage, dans la transparence démocratique, sur les lieux des crimes le dimanche et le lundi de Pâques (16 et 17 avril 2006). Tout un symbole donc. Elle est passée, tout juste, pour annoncer la paix et, par la même occasion, annoncer la Venue imminente de ce qui nous reste comme un vrai Excellence, c’est-à-dire Monsieur le Premier Ministre. On sait que le Président Bozizé s’oppose à cette venue chez ces parias du nord. Ainsi, le programme de ces pionniers de la paix se résume essentiellement à : « Le Premier Ministre a dit… Le Président a dit… », même dans les Eglises et dans les Mosquées et lors d’une seule réunion avec les notables sous un manguier et finalement élargie, par générosité, à quelques « curieux en quête d’informations ». Ces extraterrestres venus de Bangui ignorent tout des réalités bassement terrestres et des conditions de vie de leurs concitoyens et administrés restés dans nos provinces. Mais, ni nos envoyés spéciaux du céleste Bozizé, ni les désoeuvrés «curieux en quête d’informations » n’avaient visiblement pas plus d’informations, les que les autres, sur ce qui arrive à ces âmes désemparées. Seulement, on note la psychose chez les expéditionnaires contaminés par la paranoïa de Bozizé, le traumatisme d’une population dont le sort et le destin demeurent confiés à la terreur, le Lieutenant de Bozizé : Ngaïkoisset. Ce dernier reçoit ses ordres directement de Bozizé, Directeur de Cabinet du Ministre de la défense qui n’est autre que le chef suprême des armées, qui n’est autre que le Président de la République, qui n’est autre que Bozizé François.
En fin de compte, les uns ont mérité leurs frais de mission, les autres ont entendu par une oreille, dans un silence de mort, les signes précurseurs de la paix. L’autre oreille était tendue vers un probable de moteur avec un œil au cas où un homme en tenue surgirait de nulle part. Et là cette délégation de bienfaisance était accompagnée par huit hommes en treillis et lourdement armés jusqu’aux dents. Ils sont arrivés en trompe dans la ville question d’éviter des embuscades. Tout était fait pour ne rencontrer que des cabris. Tout cela, dans une ambiance de bons nègres, sans honte, sans compassion et sans même un pansement ou un cachet d’aspirine. Seulement la bonne parole à la bouche et la poche garnie de Cfa, frais de mission. Pendant ce temps, le trésorier général du KNK, DG de SOGECAM, Mahamat TAHIR blanchit l’argent du peuple et alimente sans relâche les multiples comptes bancaires du Général Président Bozizé, dans les paradis fiscaux.
A part ce détail, nos annonciateurs de la paix sont arrivés à Paoua dans la nuit profonde, en toute discrétion, pour promettre la Résurrection. Espérons que « les derniers survivants », les habitants de cette localité, même la peur au ventre, ont peut-être pu voir le passage de la caravane de la paix. Et un jour il va falloir nous expliquer les conditions réelles de ces attaques surprises qui ont eu lieu à un moment d’absence des éléments de l’armée et la reprise de la ville sans bataille qui correspond à leur réapparution. Et pourquoi les représailles ont été confiées à un plus proche Parent du Président Bozizé. Une simple question de transparence démocratique.
Pourtant, nos prophètes de la paix s’auto-présentent comme des héros. A les entendre, ils ont bravé les informations alarmantes de ces lâches autorités, tant civiles que militaires de Bozoum, sur l’ampleur de l’insécurité sévissant dans une partie de leur propre juridiction, pour poursuivre courageusement leurs aventures jusqu’aux lieux de ces crimes contre l’humanité. Là, ils ont assisté «au spectacle de désolation dans les communes de Babessa, Nianpendé, Nana Barya ». On croyait entendre Savorgnan de Brazza, Casimir Maistre et autres explorateurs de la fin du 19ème siècle, mais pas des fils du pays. Désolation qu’ils expliquent par la psychose et non par le traumatisme d’une population meurtrie. Avaient-ils un psychologue avec eux ? D’où vient cette manière de relativiser la souffrance du peuple quand on est au pouvoir, et de la dramatiser lorsqu’on est dans l’opposition ? Suivez mon regard… Bien ! Vous l’avez compris.
Les objectifs de cette mission étaient dictés depuis Bangui, la manière beaucoup moins. Ils sont en mission commandée. Donc, pas un petit chiffre sur le compte des exploits du pacificateur, le lieutenant NGAÏKOISSET. Mais des dates précises qui s’égrènent aux rythmes des derniers soupirs de ces gens du nord. En effet, d’après nos éclaireurs, les 29 février, 18, 22, 25 et 31 mars, des expéditions punitives ont eu lieu et se sont poursuivies les 1er et 15 avril sur les communes de la région, où notre lieutenant national «sème la terreur, pille certaines maisons désertées et abat froidement certains habitants » qu’il considère comme des complices de la rébellion : prélèvement à la tête du suspect donc! Au fait, pourquoi ces prophètes de la paix sont-ils apparus à Paoua ?
D’abord, nos précurseurs de la paix se sont révélés, semble t-il au nord pour les uns, à Paoua dans la sous-préfecture de l’Ouham-Pendé pour les autres, afin «de prendre contact avec les autorités administratives et locales». Mensonges grotesques ! Car nos gouvernants sont bien informés. Au pire, ils ignorent ce que sont devenus les agents de l’Etat depuis lors ? Ils sont arrivés dans une ville où les plus curieux et les plus téméraires sont venus « déplorer également l’absence totale des autorités civiles et militaires (douanes, police, gendarmerie, corps judiciaire)». Ces autorités administratives de Paoua avaient décampé de la ville depuis des lustres et se trouvent à Bangui d’où étaient partis ces mêmes estafettes, coursiers de Bozizé et du Premier Ministre. La malheureuse population, elle, reste éparpillée dans la brousse comme nous le racontent ces mêmes commissionnaires de la paix. Certains se sont éloignés davantage en entendant le passage du convoi de ces Messies, envoyés du père Bozizé lui-même. Ont-ils vraiment besoin, de prendre tous ces risques, pour se rendre dans une région où règne l’insécurité et où ne vivent que des gens sans importance ? Ont-ils besoins d’aller sur place pour nous raconter ce que la presse privée rapportait déjà ? Les per diem, les frais de mission, même à la tête de l’Etat. Le Capitaine BENGUE basé à Paoua, acteur et témoin des événements, salue quant à lui la bonne collaboration avec la population locale. Mais, visiblement atteint par la psychose ambiante lui aussi, il déclare tout de même qu’ «une partie de la population soutient les assaillants du 29 janvier surtout les ressortissants de Paoua qui sont à Bangui ». De là à se redéployer à Bangui… Justement, une des recommandations veut que le Lieutenant soit muté à Bangui. Ça tombe bien.
Aussi, on nous dit : «Tous les fonctionnaires confondus, qui sont restés dans la localité, craignent pour leur vie parce qu’ils sont souvent accusés d’être des rebelles sinon leurs acolytes à tort ou à raison ». Comment comprendre de telles stigmatisations, de telles insinuations par des représentants de l’Etat, surtout que le gouvernement lui-même a mis trois mois avant d’atteindre Paoua ? Comment comprendre ces commissionnaires simplement de passage et surprotégés qui nous décrivent leur propre peur, leur bravoure et comment comprendre qu’ils ne comprennent pas ces fonctionnaires abandonnés à leur propre sort dans cette jungle artificielle créée par Bozize. Et « les notables, se réclamant de la convergence, qui enveniment la situation par des exactions, les extorsions de fond» ont tout juste été signalés par les membres de la mission. Qu’avait-on dit à ces hors-la-loi de la République avant de rentrer à Bangui ? Quelles solutions avaient préconisé ces membres de la convergence pour changer l’ordre établi ? Mystère ou rien ? Sont-ils au pouvoir et c’est normal au pays du Président Bozizé ? Je ne comprends pas qu’on puisse vivre dans un pays où des concitoyens se font du mal sans le faire exprès et ne pas lever le petit doigt. ça me dépasse.
Ensuite, ces hauts fonctionnaires envoyés pour la paix sont venus pour collecter les doléances et les propositions de solutions : léger, si non c’est une manière de dire « démerdez-vous ». Comme Le Citoyen centrafricain, je ne comprends pas que ces Hauts Cadres de la Nation comprennent qu’un gouvernement dit démocratique ne comprenne pas son rôle au point de transformer en mendiante toute une population meurtrie, victime à la fois des exactions des rebelles et de celles de la garde criminelle très rapprochée de Bozizé, tenue de soumettre ses doléances aux Seigneurs plusieurs mois après les crimes et de se contenter d’attendre des probables aides confiées sine die. Encore, une démarche pour escroquer les donateurs étrangers aux réalités centre-à-fric-haine. Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, demandez à un psychologue d’évaluer le degré de vos cynismes respectifs, car « ça me dépasse » comme le dit, sans être entendu, le Président de la République aux magistrats et aux élus de la nation. Et la démocratie qu’on veut vendre fonctionne bien dans mon pays. Sous d’autres cieux, Le Roy deviendrait automatiquement Roi à la place du Roi à la suite de cet aveu.
Enfin, nos précurseurs sont venus évaluer les besoins de la population en matière d’assistance. Presque une redite, mais question d’avoir coûte que coûte trois points à inscrire à l’ordre du jour. Bozizé, on le sait, est le chef de la combine dans ces massacres, ces tueries perpétrées à Paoua par les éléments de sa garde hautement tribale. Insécurité qu’il entretient. Mais que des membres d’une mission acceptent de jouer un jeu d’extraterrestres, ça me dépasse comme dirait mon Général. En termes clairs, mes compatriotes sont venus dire : «Paix à leurs âmes». Car si vous êtes venus annoncer la paix, c’est dire que vous avez déjà la paix dans vos poches et donc sortez la ! Nous voulons la paix. Et c’est ce que demande la population. Les enseignants en poste ont émis « à tort ou à raison » le vœu d’être encouragés, d’être sécurisés ». Tout le monde demande juste le départ de la localité du lieutenant Ngaïkoisset, qu’ils « considèrent à tort ou à raison » comme leur bourreau. Mais il est maintenu en poste. Logique !
Les doléances des personnes rencontrées ont donné lieu à quelques recommandations au gouvernement. Elles sont plus édifiantes que tout ce qui précède. A chacun de voir le peu de sérieux de ces malades qui nous gouvernent :
-Le retour des autorités administratives affectées à Paoua, ce qui contredit les mobiles de cette expédition.
-La mutation à Bangui du lieutenant Ngaïkoisset du détachement de la garde présidentielle basé à Bossangoa, qu’ils considèrent « à tort ou à raison » comme leur bourreau. Déplacer simplement le problème, avec un galon en plus ! Vive l’impunité.
-Les forces de l’ordre doivent cesser de confondre les enseignants et les élèves avec des rebelles. Comment distinguer deux noirs sans treillis ?
-Un galon de plus pour le Capitaine BENGUE, commandant de la garnison de Paoua qui su maintenir la paix sociale.
-La sécurisation de nos frontières. Pourtant elle est fermée et donc contrôlée.
-L’immunité des espaces scolaires. Un terrain de chasse et d’exercices militaires !
-Des distinctions honorifiques pour les fonctionnaires restés à Paoua. Il faut payer les médailles, daille, daille pour les comptes paradisiaques de Bozizé !
-Le retour du marché de Bétoko. L’économie intérieure n’est pas une préoccupation gouvernementale qui préfère solliciter la communauté internationale.
Dans un pays normal, tout ceci devait-il faire l’objet d’une doléance au Gouvernement ? Quels sont alors les devoirs élémentaires d’un pouvoir politique ? Nous sommes tombés trop bas.
Mais c’est une simple remise en scène du film d’HitchKock « Le bon (Bengue), la brute (mission gouvernementale) et le truand (Ngaïkoisset), avec comme figurants, les victimes du système Bozizé. Le rapport de cette mission devait déjà être écrit à Bangui à partir des données déjà disponibles avant le peut-être voyage vers le Nord des complices, malgré eux, de cette supercherie d’Etat. Vraiment, un peuple trahi et qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Avoir un président qui avoue son incapacité et son cynisme, il faut être philosophe ou croyant. Et les habitants de Paoua le sont : comme disent les paysans désemparés de cette localité, « vous êtes arrivés sous une pluie battante, purifiés donc, et surtout parce que c’est une femme qui a été désignée pour conduire la délégation, nous pensons et nous espérons retrouver la Paix , que vous n’assassinerez plus jamais la chair de la chair». Et ils n’étaient pas pour autant rassurés par les propos de ces représentants du pouvoir de Bangui venus non pas pour des frais de mission, mais pour annoncer la venue de son Excellence Monsieur le Premier Ministre, et le retour annoncé de la Paix.
Dr Félix YANDIA