L’Intégartion régionale
par Mawaki Chango (moro.naba7@laposte.net )
Le
thème de l'intégration régionale (panafricaine) est aujourd'hui largement une
des modalités du discours sur le développement, i.e. qu'il est aussi une
tentative de réponse au problème du développement. Ce thème a connu deux
grandes occurrences dans l'histoire contemporaine de l'Afrique. La première, au
milieu du siècle dernier, s'est articulée autour d'une victoire politique,
celle des décolonisations et des indépendances; alors que la seconde, actuelle,
est d'une certaine façon provoquée par un échec économique, celui du
développement.
Le terme développement tel que nous l'employons dans ce genre de forum, lancé
par le Président Truman dans son Point IV (en réalité un appendice rapporté au
dernier moment) de son discours sur l'état de l'Union prononcée le 20 janvier
1949, n'est pas à proprement parler un concept. C'est parfois une notion,
d'autres fois un slogan, souvent une idéologie, ou mieux, une somme
d'idéologies. Une chose est sûre, sa fortune est faite, et la critique du
développement, au sens kantien de la critique (cf. "Critique de la raison
pure"), serait trop longue à faire ici. J'indique, pour un début
d'exercice en la matière, l'ouvrage de Gilbert Rist: "Le Développement.
Histoire d'une croyance occidentale" (1996) et ses références. Sous
réserve de cette critique, j'adopte ici le terme développement en y entendant
simplement et largement les tentatives de résolution de problèmes qui se posent
(et s'opposent) à l'être-ensemble et au mieux-être d'une communauté, et
conséquemment, l'état induit par ces tentatives (niveau de développement).
Je voudrais évoquer ou revenir ici sur 3 facteurs, s'ajoutant aux nombreux
autres pertinemment mentionnés dans ce forum, qui constituent des problèmes
pour le développement de l'Afrique et donc aussi pour son intégration
régionale: la culture du sens du compromis et la recherche du consensus; une
participation plus accrue des femmes, en particulier dans la recherche de la
paix et de la sécurité; et enfin la fuite des cerveaux et des capitaux.
***
Il fait défaut au leadership africain, le sens du compromis qui est la
condition de réussite de toute négocation, et qui lui-même n'est possible
qu'avec l'existence d'un consensus. Certes, nous négocions et signons en
Afrique de nombreux traités, d'ailleurs avec une facilité assez spectaculaire,
comparé à ce qui se passe sur les autres continents. Mais cette
"réussite" est précisément due au consensus jusque là le mieux
partagé par le leadership: personne n'est tenu d'appliquer les traités --
signez et circulez! Dans ces conditions, nul n'est besoin d'être Socrate pour
comprendre que, comme le pharmakon, le remède devienne un poison.
Le problème est que le consensus n'advient pas par génération spontanée: il se
construit dans la fréquentation des pairs, dans la conversation (ou dialogue)
des uns avec les autres, dans la confiance des valeurs partagées, la découverte
ou l'élaboration d'une communauté de références, etc. On pourrait être tenté de
dire qu'il y a au moins un axiome fondamental qui devrait créer du consensus:
la dignité de l'Afrique quant à sa place dans le monde et l'intérêt des
peuples...d'abord. Tout le monde ne peut-il pas voir le scandal qu'il y a à ce
qu'un Etat africain souverain (voir ex. du Soudan) soit obligé de promettre à
une puissance étrangère (et non à l'Union Africaine!) de ne plus bombarder
"ses" populations civiles? Le mieux serait évidemment que cet état
n'ait pas besoin de promettre à qui que ce soit (ni même à l'UA), mais qu'il n'ait
jamais pensé à bombarder ses propres citoyens désarmés. Mais il semble que
l'humain, à moins que ce soit simplement l'homo africanus, est ainsi fait qu'il
lui faut au moins une génération de dirigeants pour comprendre et/ou se mettre
d'accord sur ce que peut bien vouloir dire "la dignité de l'Afrique quant
à sa place dans le monde et l'intérêt des peuples...d'abord". Quoi qu'il
en soit, le fait de s'efforcer de poser les problèmes communs sur un plan
régional est certainement l'une des meilleures façons d'aider à l'avènement de
ce consensus et de la culture du compromis.
Nous avons besoin de nous éduquer, et pas nécessairement à coups de diplômes.
Les dirigeants africains ont besoin de s'éduquer...à être des Africains. Ils
ont besoin d'apprendre le sens du compromis, besoin d'apprendre à créer du
consensus sur le nom de l'Afrique, dans la rigueur du respect des engagements,
de l'application de la chose signée. J'insiste sur ce point parce qu'il
constitue aussi la pierre d'angle de la sécurité sur le continent. Que de
luttes fraticides en Afrique pour des raisons qui ne relèvent de l'intérêt ni
du continent, ni même du pays en question! Sur ce plan, une plus grande
participation des femmes en tant que telles (reflétant leurs aspirations
propres), serait, j'en suis convaincu, un atout.
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Il y a quelques jours le monde discourrait sur la Journée Internationale de la
Femme. Il y a quelques semaines lors de la rencontre Inter-Congolaise à Sun
City, Afrique du Sud, les femmes congolaises ont décidé de prendre une part
remarquée au déroulement des discussions en grondant les hommes pour qu'ils
fassent preuve de plus de discernement entre l'intérêt supérieur de la nation
(le peuple) et leurs intérêts particuliers parfois puérils. Personnellement, je
trouve qu'il serait souhaitable que des mouvements de conscience comme celui-là
prennent un jour plus d'ampleur et acquièrent la force et la crédibilité d'un
Amnesty International ou d'un Transparency International, parallèlement aux
destins politiques nationaux féminins, individuels ou collectifs. Q'une chose
soit claire tout de suite: il ne s'agit pas de croire ni de dire que les femmes
sont meilleures que les hommes (même si évidemment, il y a des quantités de
femmes qui sont meilleures que des quantités d'hommes dans bien des domaines),
ou même qu'elles leur seraient meilleures en politique. A côté du courage et du
dévouement d'une Graça Machel (qui n'est pas que l'épouse, successivement, de
deux illustres Africains), d'une Agathe Uwilingiyimana, Premier Ministre Rwandais
assassiné lors du génocide de 1994, ou d'une Ellen Sirleaf Johnson dans la
tourmente liberienne des années 1990, certains (et certaines) vous diront que
le Congo de Lissouba a pris des chemins d'apprenti sorcier à cause d'une femme,
conseillère de son Prince. Mais avons-nous besoin d'exemples et de
contre-exemples pour savoir que les brebis galeuses sont toujours de tous les
bords? Seulement, nous croyons fermement que l'équilibre des forces (ou des
parties en présence) vaut toujours mieux que l'exclusivité d'une force (ou
d'une partie). La participation conséquente et significative des femmes
améliorera l'action des hommes, de même que la participation conséquente et
significative des hommes améliorera l'action des femmes. Le continent devrait
se préoccuper sérieusement de réaliser ce tandem au moins (mais pas
exclusivement) pour tout ce qui concerne la sécurité et la paix sans lesquelles
nous ne pouvons que piétiner sur place ou même regresser.
*
La fuite des ressources humaines et...financières. Quelqu'un (Ceasar je crois)
a dit dans ce forum que les Africains sont les gens les plus formés
("educated") au monde; personnellement, cela ne m'étonnerait pas. Le
paradoxe, et aussi le scandale, est que l'Afrique est certainement le continent
où la collectivité se préoccupe le moins du monde de recueillir les bénéfices
des lourds investissements qu'elle a consentis pour la formation des ses
enfants. La plupart des Africains diplômés et installés à l'étranger ont fait
leurs premiers cycles d'études (qui ne sont pas les moins importants) jusqu'au
secondaire, avant de partir poursuivre à l'étranger. Et une bonne partie de
ceux qui partent le font avec l'aide du gouvernement, c'est-à-dire de l'argent
public (bourses,...). Il n'y a pas une seule région au monde où l'on fait cela,
sans aucun plan de retour sur investissement. Pourtant, l'Afrique est le
continent le plus pauvre, non pas pas en termes de ressources naturelles et
humaines (tout le monde peut constater dans les rues de nos villes que la
jeunesse africaine, même non scolarisée, déborde d'imagination et de talents),
mais en termes de création de richesses. Cela est véritablement un non-sens
économique et même politique. L'Union Africaine et la CEA devraient, avec la
participation des diplômés expatriés, sérieusement réfléchir à et mettre en
oeuvre un plan régional de mise en valeur de ces ressources perdues (en
impliquant les dirigeants politiques), et quand cela est possible, faciliter le
retour de ces derniers (je rappelle que de nombreux jeunes Africains ne
rentrent pas ou même repartent après une tentative de retour, parce qu'ils ne
trouvent pas un cadre institutionnel rationnel qui leur permette de développer
leur propre projet).
Comme si cela ne suffisait pas, le leadership politique et économique s'entend
à vider le continent des seuls capitaux qui auraient pu y être disponibles,
ceux de la vente des matières premières et ceux de l'aide internationale. Tous
nos grands comptes et nos gros comptes sont à l'étranger, que l'argent qui s'y
dépose soit honnêtement gagné ou non. Nous avons fait cela pendant presque 40
ans sans nous préoccuper de construire parallèlement un système bancaire
viable, avec une politique de crédit favorable aux initiatives d'entreprise. Et
cela continuera encore malgré nos belles unions monétaires, tant que nous ne
disposons pas de systèmes bancaires à peu près aussi sûrs et aussi attractifs
que les autres, et tant que les élites ne changent pas de comportement de façon
à retenir 80% de l'ensemble de nos ressources financières sur le continent. Que
les économistes et les financiers se penchent sur les instruments
institutionnels et légaux qui peuvent favoriser un tel changement qui
aujourd'hui est une urgence. Soit dit entre parenthèses, nous avons le même
comportement avec nos systèmes de santé: ceux qui ont le pouvoir et l'argent
préfèrent aller faire leur bilan et recevoir des soins à l'étranger sans trop
se préoccuper de savoir quand est-ce que nous aurons des hôpitaux capables de
secourir dignement les accidentés de nos routes et de soigner nos maladies les
plus courantes.
Avec une telle fuite des cerveaux et des capitaux, qui peut sérieusement penser
que l'Afrique a les moyens de se développer? Peut-être est-ce une région qui
est destinée à redevenir une colonie...de peuplement ou de vacances, à votre
choix, qui serait doublée d'une zone franche: les activités d'extraction des
matières premières continueront aux plus bas coûts, avec la bénédiction des
Institutions financières internationales néo-libérales. Parce que si nous continuons
sur la lancée de ces 20 dernières années, cette dernière entreprise (de
recolonisation) serait très bientôt beaucoup plus facile à réaliser que celle
du développement. Et loin de nous le soupçon d'un manichéisme simpliste: cette
recolonisation serait celle de tous les nantis (y compris Africains) basés dans
les Amériques, en Europe, dans la Fédération Russe, au Moyen-Orient, en Asie,
en Australie et en Nouvelle-Zélande; ils auraient peut-être quelques rares VRP
et courtiers sur le continent. Des roitelets, agents de sécurité, garderaient
leurs/nos propriétés de villégiature et mettraient au travail dans les mines,
les carrières et sur les platte-formes pétrolières, des bougres d'Africains qui
n'auraient pas pu regagner ces zones prospères du monde, mais qui seraient
quand même contents parce qu'ils auraient au moins le travail et la pitance que
les Présidents des indépendances et du développement n'avaient pas pu leur
assurer.
Si c'est le résultat que nous recherchons, nous sommes en bonne voie de l'obtenir.
Mawaki Chango
moro.naba7@laposte.net