St Merri

Dimanche 21 Juin 2009

12e Dimanche Ord.B.                

Jb38, 1.8-11

2Co 5, 14-17

Mc4, 35-41.

Excellence, Mgr. Jérôme BEAU,

Chers Amis,

Chers Pères, chères Sœurs,

Chers Compatriotes,

 

Je vous sais gré d’avoir répondu ‘‘présents’’ à ce rendez-vous annuel, qui semble désormais adopté par la diaspora centrafricaine et les amis de Centrafrique, pour la deuxième moitié du mois de juin. Nous devons cette initiative particulièrement à l’Abbé Donatus NDULUO et à un petit groupe de compatriotes, sensibles à un tel rassemblement dans le cadre de l’Eglise ; en plus des messes dites ‘‘officielles’’ pour des circonstances précises, à caractère historique et national que nous célébrons aussi. N’est-il pas en effet écrit dans le Psaume 133 (132) : « Voyez ! Qu’il est bon, qu’il est doux d’habiter en frères tous ensemble ».

Nous venons d’entendre proclamer l’Evangile de Marc relatant la ‘‘tempête apaisée’’ : texte proposé par l’Eglise, pour ce dimanche, à notre méditation. Ce que nous allons essayer de faire.

Jésus vient de délivrer une série de paraboles à la foule qui le suit depuis quelque temps ; puis il semble vouloir ensuite se concentrer sur ses seuls disciples sur l’autre rive.

Mais apparemment, c’est la fatigue qui paraît l’avoir épuisé. D’autres barques le suivent, car le Maître est irrésistible, charmeur et envoûtant. On ne le quitte pas de gaîté de cœur. En d’autres circonstances, les gardes envoyés pour le saisir et l’amener aux grands prêtres et aux pharisiens ne se sont-ils pas écriés, admiratifs (Jn7, 46) : « Jamais, homme n’a parlé comme cela ! ». Contemplons donc Jésus que Marc nous présente dans toute son humanité, semblable en bien des points à la nôtre, comme le dit si bien la Prière Eucharistique IV : « Il a vécu notre condition d’homme, en toute chose, excepté le péché… ». Son corps est capable d’assoupissement, susceptible d’accuser un extrême affaiblissement. Il s’endort tout bonnement, harassé par le poids de la journée. Au point que les vagues qui se jettent sur la barque ne l’intriguent guère ! A croire qu’il fait semblant de dormir ! Eh bien, que non pourtant ! Tout le monde connaît ce genre de fatigue qui rend inattentif à tout l’environnement.

Nous nous devons de relever ici la signification spirituelle de quelques termes utilisés par Saint marc dans la rédaction de cet épisode. Il évoque la ‘‘tempête’’, ‘‘le soir venu’’, ‘‘passer sur l’autre rive’’, le ‘‘sommeil’’ de Jésus, toutes terminologies qui paraissent anodines. Non !  

La ‘‘tempête’’, dans la Bible, symbolise les forces du mal. La mer en furie, immense et insondable nappe d’eau où logent les monstres marins, domaine de Léviathan, titre de Satan (Is27, 1 ; Ps74 (73), 13-14 ; Ap12, 13).

L’évocation du ‘‘soir venu’’, favorable à la traversée de la mer rappelle les ténèbres qui, à la création, couvraient l’abîme (Gn1, 2). Et d’autre part, c’est l’heure des épreuves, des manigances ; heure choisie par Judas pour sortir et trahir (Jn13, 30), car il appartenait alors, et désormais, au monde des ténèbres (Lc22, 53).

En disant ‘‘Passons sur l’autre rive’’, Jésus fait penser à ce qu’il reprendra plus tard lorsqu’il invitera ses disciples à ‘‘passer de l’autre côté du Cédron’’ (Jn18, 1), lieu habituel de leur rencontre, prélude à sa passion. C’est le symbole du ‘‘grand passage’’ du soir de chacun d’entre nous, qu’il faut assumer, avec la grâce de Dieu.

Et enfin, le sommeil de Jésus. Les écrivains bibliques utilisent souvent ce terme en lieu et place de la ‘‘mort’’ (Ps13, 4 ; Dan12, 2 ; Eph5, 14 ; Jn11, 11). Lorsqu’il se réveillera dans la barque, le terme utilisé par le narrateur n’aura pas le sens du réveil ordinaire, que vous et moi nous connaissons, mais le sens de ‘‘ressusciter’’ (Mc5, 41 ; 16, 6). Jésus opère donc comme une résurrection pour interpeller le vent ![1]

Jésus est présenté comme celui qui, dans la fragilité de son humanité, est dans le droit fil des prophètes d’autrefois. Doté de pouvoirs de l’au-delà, il affronte les éléments cosmiques et les forces du mal, puis les transcende. Tous l’observent donc de plus près pour savoir qui il est exactement.

Dieu, Yahvé, est souvent interpellé vivement dans la Bible, lorsqu’il donne l’impression d’être absent, indifférent, loin de son peuple : « Lève-toi Seigneur, pourquoi dors-tu?» (Ps44, 24 ; Is51, 9). Dans la barque, c’est aussi la panique : « Maître, nous sommes perdus, cela ne te fait rien ? ». Avouons que le ton de cet appel paraît quelque peu impertinent, comparé à celui rapporté par Matthieu, qui est plus imploratoire : « Au secours Seigneur, nous périssons » (Mt8, 25).

Jésus se réveille probablement en sursaut après le vacarme orchestré par les disciples. Ils l’ont vu guérir des paralytiques, des lépreux. Ils l’ont vu chasser les démons, revigorer la belle-mère de Simon, fiévreuse. Mais aurait-il seulement quelque influence sur les flots ? On attribuait une telle contre-offensive, dans la Bible, qu’à un être doté d’attributs divins, disons à Dieu lui-même. Et voilà que, réveillé, Jésus ordonne vivement à la mer de se taire, et elle s’exécute ! Il procède comme à un exorcisme, rappelant l’épisode de Capharnaüm, lorsqu’il dit au démoniaque : « Tais-toi, et sors de lui » (Mc 1, 24).

Puis, Jésus leur reproche leur manque de foi. Les disciples ont-ils imaginé la solution de Jonas qui, dans des circonstances similaires, fut jeté à la mer, à sa demande, pour obtenir du ciel l’apaisement des flots ? (Jon1, 15.2). Lui aussi, comme lointaine figure annonciatrice du Christ - sauf en ce qu’il voulait fuir loin de Yahvé  - descendit au fond du bateau et dormait profondément. On dut le réveiller pour qu’il implore son Dieu afin d’enrayer le péril !

Jésus ne prie pas son Dieu, du moins, extérieurement. Il ordonne de son propre chef et obtient la soumission des forces de la nature. D’où cet étonnement unanime : « Qui est-il donc, pour que, même le vent et la mer lui obéissent ? ». Les disciples s’attendaient plutôt à ce que Jésus utilise une prière hébraïque, invoquant Dieu en leur faveur ; mais pas qu’il musèle les flots par un ordre ! Qu’il soit Fils de Dieu ou le Messie, ces révélations se dévoileront progressivement, dans sa prédication et ses actes ; avec comme point culminant, la résurrection et la Pentecôte, lorsque tous les doutes seront levés sur lui. Cette capacité à se faire obéir du vent et de la mer ouvre un chapitre nouveau dans le questionnement que se font les disciples sur l’identité du Maître.

Quelles leçons pouvons-nous tirer de cet épisode de la vie de Jésus ?

Imaginons que cette barque représente l’Eglise de Jésus. Celle-ci est souvent secouée depuis des siècles, par différentes tempêtes de tous ordres. Comme, en ce moment, celle de Centrafrique dont nous connaissons mal toute la problématique.

Il nous appartient, à nous qui avons une idée des risques de la navigation de ce vaisseau par mauvais temps, de ne pas avoir peur, de nous ressaisir et de garder la foi en celui qui nous fortifie (Ph4, 13).

C’est souvent par ces temps de houle qu’il semble que le Maître dort, assoupi sur le coussin de derrière. Il semble comme absent, ne s’intéressant pas à ses compagnons de navigation. Encore faut-il que ceux-ci sachent qu’il est là, au cas où il serait nécessaire de lui faire appel.

Nous nous flattons souvent d’avoir une foi profonde. Ce n’est pas si sûr que cela. Il ne nous appartient pas d’en évaluer les proportions. Seul Dieu peut en apprécier la qualité : « Si vous aviez de la foi gros comme un grain de sénévé, vous diriez à cette montagne : déplace-toi d’ici à là, et elle se déplacera, et rien ne vous sera impossible » (Mt17, 20). Et si chaque chrétien obtenait de déplacer les montagnes, voyez le grand désordre auquel on aboutirait et l’affolement au service des cadastres !

C’est dans ces circonstances tendues de la vie de notre Eglise qu’il faut faire preuve de solidarité, dans le sens du bien à réaliser pour son édification, sa réhabilitation, et non pas pour son écroulement. Cela passe nécessairement par la prière sincère et profonde, par la pénitence, par la conversion du cœur, par le resserrement autour de l’Eucharistie. Et non par son ‘‘boycott’’, au point d’étonner même les chrétiens des autres cultes et les païens ! Le monde nous juge sur le niveau de notre maturité humaine et spirituelle. Que dire alors du regard de Jésus lui-même sur nous, en ces moments cruciaux ; si nous refusons d’offrir son sacrifice !... Celui pour lequel nous avons été consacrés !...

Lançons-lui alors un appel, quelque désespéré qu’il puisse être. Non pas cette formule désinvolte de Marc : « Maître, nous sommes perdus. Cela ne te fait rien ? », mais celle plus confiante : « Seigneur, sauve-nous, nous sommes perdus » (Mt8, 25).

Ce que nous disons de la situation de notre Eglise vaut autant pour les couples ; les familles quelquefois secouées par des vents de la discorde. Il est toujours possible d’éviter le naufrage, en enrayant l’orgueil et l’entêtement qui sont souvent à la base des conflits. Il en va de même pour notre pays, le Centrafrique, magnifique barque léguée par le Président Boganda, et héritée de nos lointains ancêtres, contemplant aujourd’hui, de là où ils sont, le peu de cas que nous en faisons. Des vagues menacent de toutes parts et nous ne réveillons pas le Maître ! Comment donc pourrait se faire la traversée du lac?...

Chers amis, cette Eucharistie est un vibrant appel de nous tous ici présents, pour la purification de l’Eglise en Centrafrique, la pacification de notre pays, afin de lui permettre un minimum de développement économique et social.

Nous avons célébré avant-hier, vendredi, le Sacré Cœur de Jésus. Puis hier, le Cœur Immaculé de Marie. Que l’amour de Dieu le Père, exprimé par Notre Seigneur Jésus et offert par Marie, ne nous fasse jamais défaut lorsque nous l’implorons avec confiance.

Amen

 

Mgr. Joachim NDAYEN

Archevêque émérite de Bangui.


Chantons la Paix en RCA : LES CHANTS DE CE JOURS


[1] Tout porte à croire que le Maître se projette déjà au terme de sa vie.