Barthélemy Boganda, une leçon de vie
Par Carlos MBETI
Nice le vendredi, 29 décembre 2006
Il
y a à peine 60 ans, un député Noir déclarait à la tribune de l’Assemblée
Nationale Française : « …Le peuple africain ne se contente pas de discours, il
juge avant tout d’après les faits ». C’était le député Barthélemy Boganda, un des leaders en Afrique centrale de la lutte
pour la dignité des Africains, tout comme l’était Patrice Lumumba. Pied à pied,
il avait combattu les travers du système colonial pour arracher des réformes
importantes pour le peuple centrafricain, au nom de la lutte contre les
injustices et pour l’égalité des droits pour tous. Le travail forcé et les
réquisitions humiliantes de main-d’oeuvre furent ainsi supprimés.
Aujourd’hui,
peut-on dire que les Centrafricains retrouvent dans leurs gouvernants au plus
haut niveau le feu sacré tel qu’il animait profondément Barthélemy Boganda ?
Il
disait : « Notre seul Maître est le peuple oubanguien et seul l’intérêt de
l’Oubangui nous a jusqu’ici dicté dans notre ligne de conduite ».
En
l’occurrence, les faits présents démontrent que l’intérêt du peuple
centrafricain n’est pas tenu pour l’essentiel comme il devrait l’être. La
hausse inquiétante de la pauvreté dans toutes les catégories sociales, des fils
et filles de Centrafrique pris en otage sur leurs terres et massacrés au nom
d’intérêts égoïstes de certains dirigeants…, tout ceci ne correspond pas à
l’esprit du fondateur de la République Centrafricaine.
Qu’a-t-on
retenu de cet homme ? N’est-il pas celui qui incarne le mieux la conscience du
peuple centrafricain ? Et si on rappelle un instant l’homme politique, sa
vision pour son peuple ?
S’il
faut retenir deux de ses œuvres dans lesquelles il s’était beaucoup investi, on
notera :
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Son attachement au rassemblement du peuple centrafricain dépassant les
considérations ethniques. Par son action concrète sur le terrain, il réalisait l’unité
et la cohésion du pays, et ce grâce à une politique de
présence dans toutes les régions. Il a écrit à ce propos : « … Je parcours
toutes les régions de l’est pour faire comprendre à la population la nécessité
du travail, parce que je n’ai plus rien à lui apporter, après lui avoir donné
ma vie, mon temps, ma liberté et mon argent ».
Rien
ne prédisposait à garantir l’unité et la cohésion de ce peuple, du moment qu’il
était sous le régime colonial dont les intérêts économiques divergeaient,
à bien des égards, avec les aspirations de justice sociale que prônait
Barthélemy Boganda. Mais il avait réussi. Il est vrai
que sa stature d’ancien abbé avait joué en sa faveur, mais il savait aussi
jouer de son charisme sur les populations qui étaient dans leur grande majorité
sensibles aux faits religieux. Il s’assurait de leur appui, les faisait rallier
à la cause qu’il défendait en dénonçant le travail forcé, les injustices et les
abus du système colonial.
Barthélemy
Boganda avait donc des racines populaires profondes
dont il tenait son autorité ; il la tenait aussi d’une vision de société
convenable, d’un projet clair auquel le peuple centrafricain avait adhéré et
qu’il était décidé à mener jusqu’au bout.
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Sa lutte pour l’émancipation du peuple centrafricain avec pour principe de
base, tout mettre en œuvre afin qu’il retrouve sa liberté et parvienne par son
travail, non pas sous la contrainte et la brutalité, à se nourrir, se soigner,
s’instruire, se loger et se vêtir.
A
ce propos et en particulier la question de la formation des élites dont son
pays a besoin pour son développement, Barthélemy Boganda
qui servait d’aiguillon à son peuple n’avait de cesse d’attirer l’attention de
l’administration coloniale sur la nécessité d’élever son niveau d’instruction,
et ce dès son élection comme député en 1946. Mais à la veille de l’indépendance
(1960), son constat était sans appel. Très très peu
de cadres, de techniciens centrafricains avaient été formés, ce qu’il reprochait
vigoureusement au système colonial qui s’intéressait davantage à la production
économique qu’à la formation des hommes. Dans ces conditions, il estimait que
la République Centrafricaine manquant d’élites et étant trop peu peuplée et
faible économiquement ne pouvait accéder à
l’indépendance pleine et entière.
En
sa qualité de Président du Grand Conseil de l’Afrique Equatoriale Française
(AEF), il prônait par conséquent l’accession groupée à l’indépendance de tous
ses pays membres (Tchad, Oubangui-Chari, Moyen-Congo, Gabon). Mais Barthélemy Boganda disparaissait précocement avant que s’accomplisse
son œuvre de lutte pour la dignité des Africains et la conquête de leur
indépendance.
Qu’en
est-il aujourd’hui de ses idées ?
Barthélemy
Boganda fut un grand démocrate ; il s’était battu
toute sa vie pour la liberté dans tous ses aspects les plus nobles : liberté
des peuples à disposer d’eux-mêmes, liberté d’opinion … Il apprécierait
certainement le retour aujourd’hui de la démocratie en République
Centrafricaine.
Cependant,
force est de constater que les ambitions personnelles des gouvernants au plus
haut niveau depuis deux décennies plombent toute entreprise de rassemblement des
Centrafricains et ouvrent manifestement la voie à des divisions ethniques, au
clientélisme dont l’aboutissement aujourd’hui est la désintégration des
structures sociales, économiques et culturelles. Pourtant, la propension à se
rassembler chez les Centrafricains est un fait, nul n’est besoin de le
démontrer, il est historique.
Barthélemy
Boganda le savait et en avait tiré parti pour bâtir
sa stratégie des campagnes électorales. D’est en ouest, du nord au sud du pays,
il allait vers les gens, il était accueilli et célébré par des peuples
différents de par leur langue et leur ethnie. L’administration coloniale le
savait aussi ; hégémonique comme elle le fut sur d’autres terrains, elle aurait
pu utiliser les divisions ethniques, s’il y en avait, pour entraver les actions
de Barthélemy Boganda.
Aujourd’hui,
bien des élites centrafricaines formées à l’intérieur comme à l’extérieur ne
demandent pas mieux que contribuer au redressement de leur pays, d’autant
qu’ils le souhaitent dans un contexte social plus favorable, afin de créer des
entreprises ou apporter leur éclairage à la bonne gouvernance du pays. Mais
tant que dureront les ambitions personnelles des dirigeants, la République
Centrafricaine attendra longtemps le « messie » qui la sortira un jour de
l’ornière.
Vendredi, 29
décembre 2006
Carlos MBETI