Repensons l’avenir afin que renaisse l’espoir en Centrafrique
Par
Jean-Pierre Betindji
Un régime politico-militaire qui avait pour nom « Transition consensuelle » vient de s’achever et une autre commence dans une République où la misère menace les populations comme un énorme cancer. Les plus lucides, et les plus impatients parmi elles surtout les jeunes qui sortent des collèges ou de l’université avec un avenir bloqué, laisseraient –ils la société entre les mains de ceux dont la corruption, la malhonnêteté, le gaspillage et souvent l’incompétence deviennent chaque jours insupportables ?
Comment échapper aux convulsions dans un contexte où se développent la délinquance et le chômage des jeunes scolarisés ou illettrés ?
Les vigiles qui veillent la nuit devant les villas, symbole de prospérité douteuse de bourgeoisie politique suffiront –ils pour contenir l’impatience des milliers d’affamés qui campent dans les quartiers, les villes et les villages de Centrafrique en quête de manioc et d’espoir ?
Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner l’habitat et l’alimentation de la population, son état de santé, son niveau d’instruction et la mortalité infantile.
Que nous réservent les lendemains ?
C’est à partir de ces interrogations radicales qu’il est possible pour le théologien que je suis, de se poser la question du sens de la foi dans la situation actuelle de notre pays. Car il s’agit de nous demander comment témoigner de Dieu en Jésus-Christ à ce moment précis de notre histoire où la reconquête de l’initiative apparaît comme une tâche collective de tout un peuple enfermé dans le cercle de la dépendance et de la violence. Dans cette perspective, il s’agit, en cherchant à surmonter les contradictions qui aggravent l’inégalité dans la répartition du revenu national, d’inventer une société différente. Autrement dit , les problèmes du « mieux vivre ensemble » sont aujourd’hui le lieu privilégié où il importe de repenser notre engagement et de le vivre désormais en tenant compte des paradoxes de l’indépendance dans la dépendance .
Paradoxes politiques :Comment se fait-il qu’avec tant de chefs que, récemment encore, nous célébrions pour leurs « héroïsme », leurs « charisme » ,leurs « clairvoyance et nationalisme » sans faille et leur finesse de l’orchestration de leur propre gloire, nous ne soyons encore un des pays où le pouvoir est éloigné des problèmes réels, enfermés dans une idée mythologique et fétichiste de lui-même ?
Comment est – il possible qu’après 45 ans d’indépendance qui aurait dû être des années de confrontation de nous-même avec notre sens de liberté, nous soyons encore un pays dont le poids politique international est plus léger, le plus insignifiant quant au respect des droits de l’homme et aux décisions fondamentales concernant l’avenir ?
Paradoxes religieux : Comment est-il possible qu’ayant chez nous un christianisme en passe de devenir l’un des plus quantitativement importants de l’Union Africaine, nous ne puissions offrir au monde autre chose qu’une spiritualité de danse, de tambours, d’enthousiasme sans bornes, un folklore de consolation et de rêverie doublée de revendications théologiques contradictoires, incohérentes et inutilement bruyantes ?
Comment se fait-il qu’avec un héritage spirituel chrétien séculaire que nous revendiquons de plus en plus, nous dérivions si facilement vers des sectes de tous bords, des marchands d’illusions et des faux –monnayeurs du sacré ?
Paradoxes sociaux : Pourquoi tant de misères, tant de souffrances, tant de haine, d’injustice et d’inégalité dans un pays réputé autrefois pour son instinct de fraternité, de solidarité, sa volonté d’assurer harmonieusement les équilibres fondamentaux de la vie sociale ?
Paradoxes culturels : Dans un contexte mondial où l’heure est à la réflexion, la stagnation de la production littéraire et intellectuelle n’est que l’envers de cet univers concentrationnaire où toute critique est assimilée à une infraction contre la « sûreté de l’Etat ».
Le progrès est compromis dans une société où il n’est pas possible de communiquer librement. On a vu que la détention est courante pour les journalistes écrivant des articles dont le contenu pourrait tomber sous la qualification de « délit politique » .
C’est toute manifestation de la vie intellectuelle qui se trouve soumise à un contrôle permanent, à l’interdiction des réunions où les hommes s’expriment et parlent, s’ajoutent l’interdiction des publications jugées subversives des touristes de passage se voient saisir leurs appareils de photo.
Dans cette situation où l’homme demeure sur le qui –vive et comme traqué, le développement d’une littérature de griots des régimes traduit une forme de prostitutions à laquelle semblent condamnés des intellectuels réfractaires pour faire vivre leurs familles et épargner des déboires à leurs vieux parents ou à leurs frères.
Paradoxes suprême: Se taire est aussi suspect que parler ou écrire. Car, le silence peut-être interprété là comme une forme de désapprobation du régime en place.
Tous ces paradoxes, je l’espère pousseront chaque centrafricaine et centrafricain de bonne volonté à repenser son style d’existence afin que renaisse l’espoir.
Jean-Pierre BETINDJI