CONTRIBUTION
A LA PROBLEMATIQUE DE L’INDEPENDANCE
DE LA REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE
Par Jean Claude LENGA
(c) 1993
AVERTISSEMENT: la première version de cette contribution
fut présentée,
sous forme de conférence, lors de la journée
Boganda organisée
par le MDI-PS en 1997, en France à Montreuil
(c) 1993.
CONTRIBUTION A LA PROBLEMATIQUE DE L’INDEPENDANCE
DE LA REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE
Par Jean Claude LENGA
(c) 1999
Introduction
A l'aube du troisième millénaire, le Centrafrique s'apprête
à franchir le seuil des quarante
ans de son existence souveraine post-coloniale. Les acteurs ou ténors
de l'accession du
pays à la souveraineté nationale constateront peut-être
que le temps s'est écoulé très vite.
Évidemment, personne n'est maître du temps - sa notion
est aléatoire et variante en fonction
tant du milieu que de la perspicacité de la dynamique culturelle
dominante. Politiquement et
économiquement, le marquage temporel permet une lecture critique
d'un parcours en vue
d’en dégager les acquis positifs et de récuser le «panier»
négatif. C’est en relation très intime
avec cette logique indéniable que les acteurs et témoins
de l'indépendance centrafricaine
s'interrogent de son apport réel aussi bien sur l'évolution
sociale de la population que de
l'ampleur des maux dont souffre le peuple centrafricain. Cette interrogation
essentielle
trouve aussi son écho auprès de la nouvelle génération,
raison évidente de notre
contribution à la problématique de l'indépendance
nationale et de sa pertinence.
Au regard de l’Histoire africaine, le thème ne saura exclure
des éléments transnationaux
voire supranationaux d'appréciation rétrospective et
perspective. Néanmoins en
cadrant le sujet, il n'y a pas lieu de faire un bilan trentenaire exclusivement
de la
souveraineté nationale, mais par un jeu de raccourci, il est
à constater
globalement que la situation nationale n'est pas réjouissante.
En raison de ce constat, quels sont les mécanismes politique,
économique, juridique
et périjuridique prétendument nécessaires
à la construction nationale et à la
consolidation des acquis démocratiques. Pour y répondre,
privilégiant une
dynamique historique, il convient de jeter le regard sur les prémices
d'une
transition notable vers la souveraineté nationale pour mieux
apprécier l’actualité de l’enjeu.
I
- PREMICES DE LA DECOLONISATION
NEGRO-AFRICAINE,
DE L'INATTENDU
A
L'ESSOR AU PLAN INTERNE
Le meilleur instrument juridico-historique et présent à
saisir les méandres de l'avènement
des indépendances dans l'Afrique francophone est le constitutionnalisme
français.
Une saisissante lecture est à encourager.
A) Une évolution constitutionnelle contradictoire et incertaine
L'évolution institutionnelle française de 1793 à
1958 n'entrevoyait pas la possibilité juridique
explicite des colonies à accéder à l'indépendance
. Les maîtres mots étaient l'Union française puis la
Communauté.
En reconnaissant en son article 3 inscrit au Titre Premier que la France
est divisée en
départements de l'Ain à l'Yonne, la Constitution révolutionnaire
de 5 Fructidor
An III (22 août 1795) précise un peu plus loin (art. 6)
que les «colonies françaises sont
parties intégrantes de la République française
et sont soumises à la même loi constitutionnelle.»
Théoriquement, les colonies bénéficient des mêmes
droits et devoirs que les métropolitains,
sans aucune discrimination. Au plan de la supralégalité,
c'est une avancée remarquable.
Malheureusement la réalité est tout le contraire. Les
textes constitutionnels du Consulat
puis de l'Empire marqués par les chartes du 22 Frimaire An VIII
(13 déc. 1799), du 16
Thermidor An X (4 août 1802) et du fameux sénateur-consulte
organique du 28 Floréal
An XII (18 mai 1804) faisant du premier consul de la République
(Napoléon Bonaparte)
empereur français, étaient dans son ensemble silencieux
sur les statuts juridiques des colonies.
L'ambition de Napoléon Bonaparte était manifestement
la conquête de l'Angleterre et
de la Russie que de s'intéresser de près à des
lointaines colonies. Le 18 juin 1815 la défaite
de Waterloo sonna le glas de la déchéance de l'Empire.
Louis XVIII revient à Paris en
juillet 1815 et remet en vigueur la charte de 1814. Elle marque une
régression par rapport
à la Constitution du 22 août 1795. Car, la sphère
coloniale est régie par «des lois et des
règlements particuliers» (art. 73) au lieu de la Constitution
elle-même.
La charte constitutionnelle du 14 août 1830 confirme cette régression.
Allant dans le même sens, la Constitution de la deuxième
République du 4 nov. 1848 laisse
entrevoir la possibilité juridique de renouer à la tradition
régulatrice supralégale d'avant.
En ses dispositions particulières notamment en son article 109,
elle stipule que «le territoire
de l'Algérie et des colonies est déclaré territoire
français, et sera régi par des lois particulières
jusqu'à ce qu'une loi spéciale les place sous le régime
de la présente constitution.»
Le second Empire reste tout autant silencieux que l'ère bonapartiste
sur la gestion
constitutionnelle des colonies. Née des cendres du second Empire,
la IIIè République
dont la durée de vie est de plus de 70 ans donna à la
France des textes fondamentaux
des libertés et de la laïcité. Mais les colonies
n'en constituaient guère une préoccupation
juridique sérieuse. Il en est de même pour le gouvernement
de Vichy qui se tourne vers
la collaboration avec l'Allemagne nazie.
L'évolution de l'Union française vers la Communauté
est marquée par la volonté subtile
de récompenser les colonisés qui ont combattu à
côté des alliés pour défaire la civilisation
occidentale du nazisme sans franchir le pas de l'indépendance.
La Constitution du 27 oct. 1946
reconnaît que la France forme, avec les peuples d'Outre-mer une
«Union fondée sur l'égalité
des droits et des devoirs sans distinction de race ni de religion».
En outre, il précise que cette
Union est composée des nations et des peuples qui mettent en
commun ou coordonnent leurs
ressources et leurs efforts pour développer leurs civilisations
respectives, accroître leur bien-être
et assurer leur sécurité. La Constitution octroie aux
peuples colonisés la liberté de s'administrer
eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres
affaires. Elle les soustrait de tout
arbitraire En reprenant l'essentiel du préambule de 1946, la
Constitution de la Vè République
fait du domaine de la compétence de la Communauté la
politique étrangère, la défense,
la monnaie, la politique économique et financière, des
matières stratégiques. Les agrégats
de la souveraineté nationale relèvent du domaine exclusif
de la communauté incarnée
par le président de la République française.
En somme, vous comprenez sans détour qu'il ne faut pas chercher
dans le constitutionnalisme
fronçais, la moindre trace de la volonté des politiques
pour libérer l'Afrique et la
rendre aux Africains. C'est aux Africains aidés par l'environnement
international
d'accéder à la souveraineté nationale et d'assumer
leurs libertés fondamentales.
B) La marche forcée vers la souveraineté nationale
Le paradoxe de la fin des années 50 est que la plupart des leaders
politiques africains francophones
ont trouvé un modus vivendi dans le cadre de la communauté
instituée par la Constitution du 4 oct. 1958 .
Comme le souligne Simon Louis Formery, Conseiller de tribunal administratif
et enseignant à
l'Institut d’Études Politiques de Paris dans son livre La Constitution
commentée, qui à l'issu
du référendum de 1958, à l'exception de la Guinée
qui opte pour l'indépendance, l'ensemble
des colonies africaines de la France accède au statut d'État
membre de la communauté.
Et, d'ajouter que cette situation ne devait pas durer plus de dix-huit
mois, et, au cours de l'année
60, l'indépendance pure et simple des États d'Afrique
se substitue au subtil régime institutionnel
de la Communauté.
A vrai dire, si Sékou Touré voulait l'indépendance
immédiate et préférait «la liberté dans
la
pauvreté à la richesse sans dignité», un
grand nombre de leaders africains avaient peur de se
jeter dans l'inconnu. Ils confortaient alors de Gaulle appuyé
par Houphouët et Foccart,
dans son attachement à la Communauté. D'ailleurs à
propos de l'indépendance de Guinée
qui peut faire des émules, de Gaulle précise le fond
de ses idées : «L'indépendance,
vous pouvez la prendre quand vous voudrez, avec évidemment toutes
les conséquences.
Ce que je vous propose, c'est que nous continuons notre chemin ensemble
dans une
communauté qui permettra à /a France de poursuivre son
action ici, de vous aider.
Si vous voulez partir plus tard vous pouvez toujours le faire.»
La communauté dans sa
diversité culturelle et géographique devient pour les
futurs États africains un statut, non
définitif mais évolutif, qui terminerait un jour par
l'indépendance ou l'intégration volontaire.
Au plan purement africain, les germes de la décolonisation se
trouvent dans le mouvement de la négritude
qui milite pour un retour à la source et à l'épanouissement
social, intellectuel et politique de l'homme noir.
La libération de l'Afrique soumise aux exactions coloniales
devient une urgence et un combat de tout instant.
Sa traduction sur le terrain politique se fait par des leaders nationalistes
charismatiques tels Krumah,
Lumumba ou Boganda, des initiateurs à différent degré
du panafricanisme.
Les deux guerres mondiales ont une influence déterminante sur
les mentalités métropolitaines.
Pour les occidentaux, la guerre contre l'Allemagne était faite
pour le droit, la liberté des peuples,
les principes démocratiques. Le président des États-Unis,
W. Wilson, professeur de droit, disciple
des philanthropes et humanistes de la fin du XVIIIe siècle prône
pour chaque peuple, la liberté
de son destin et de se gouverner lui-même. Il fait sienne selon
Henri Grimal l'affirmation contenue
dans la déclaration d'indépendance des États-Unis
: Les gouvernements tiennent leur pouvoir
du consentement des gouvernés -, ce qui était la négation
de la colonisation de conquête. «il n'y a pas disait-il,
de peuple incapable de se gouverner, lorsqu'il est sagement dirigé.»
Dans son message du 2 déc. 1913 à
propos des Philippines, le président américain précise
: «Nous devons avoir en vue leur indépendance
ultérieure rapprocher autant que possible le moment où
/a voie pourra être déblayée et
les fondations assurées.» Le cinquième des quatorze
points wilsonniens de 1918 précise en
substance qu'«un règlement librement débattu dans
un même esprit large et Impartial de toutes
les revendications coloniales, basée sur /a stricte observation
du principe que dans un règlement des questions
de souveraineté les intérêts des populations envisagées
pèseront d'un poids égal aux équitables
revendications du gouvernement dont le titre serait à définir»
Attaché au principe du self-détermination,
Wilson a mis de l'eau dans son vin pour tenir compte de la pression
des puissances coloniales
qui n'étaient pas prêtes d'abandonner leurs colonies.
Par la suite, le président Roosevelt ne restera pas inactif.
Avant de faire entrer son pays dans la guerre mondiale, F.D. Roosevelt
marque son anticolonialisme
dans la suite logique de la doctrine inspirée par Wilson. De
la conférence tenue avec le Premier
ministre britannique, Wiston Churchill, le 14 août 1941 pour
jeter les bases de la charte de l'Atlantique,
Roosevelt faisait remarquer «qu'on ne pouvait pas lutter contre
la servitude fasciste et en même temps
ne pas se libérer sur toute /a surface du globe les peuples
soumis à une politique coloniale rétrograde.»
La charte en dégage des principes élargis aux échanges
libres entre tous les pays dans ses paragraphes
3 et 4 stipulant que les deux pays :
- «Respectent le droit qu'à chaque peuple de choisir la
forme de gouvernement sous laquelle il doit
vivre ; ils désirent que soient rendus les droits souverains
et le libre exercice du gouvernement à
ceux qui en ont été privés par la force ;
- « Ils s'efforcent... d'ouvrir également à tous
les États, grands et petits, vainqueurs ou vaincus,
l'accès aux matières du monde et aux transactions commerciales
nécessaires à leur
prospérité économique.»
On s'aperçoit alors que la doctrine américaine couple
le libre exercice du gouvernement
par les colonisés et la liberté économique sans
demander explicitement l'octroi immédiat de
l'indépendance aux peuples coloniaux. La vision de la récompense
effective et intégrale aux
alliés africains est lointaine.
Au plan purement africain, après la déclaration de guerre
par l'Angleterre et la France libre
à l'Allemagne Nazie, l'Oubangui-chari était parmi les
premiers territoires à rallier en août 1940
les combattants de De Gaulle. On y trouve également le
Tchad, le Congo et le Cameroun.
Le Gabon les rejoint en novembre de la même année. L'AEF
était à l'avant-garde de ralliement
et d'ailleurs, c'est à Brazzaville que de Gaulle crée
le 26 oct. 1940, le Conseil de Défense de l'Empire.
En compensation du service rendu, le Comité François de
la Libération Nationale ouvrira
le 30 janvier 1944, la conférence de Brazzaville pour faire
évoluer le statut des colonies.
Il faut redire ici que la charte Atlantique signée le 14 août
1941 proclamait déjà le
droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Pour éviter que la France soit prise de court par l'évolution
de la société internationale,
la loi-cadre était adoptée par le parlement le 23 juin
1956. Elle octroie certaines sphères
des pouvoirs au plan local avec une généralisation du
suffrage universel et du collège unique
dans les territoires d'Outre-mer en vue de donner un moyen d'expression
complet à l'opinion publique.
Dans le sillage de Raymond Marin Lemesle in Documentation française,
on peut souligner
entre autres, quatre points significatifs :
- Des mesures de décentralisation et de déconcentration
administrative (et non politique)
devaient intervenir pour associer étroitement les populations
d'Outremer à la gestion de leurs propres intérêts,
- Les compétences des assemblées élues étaient
élargies par l'attribution de pouvoirs
délibérants ; elles pourraient voter des mesures exécutoires,
sans intervention des pouvoirs
de tutelle, au sujet des questions locales. Un conseil de gouvernement,
embryon d'exécutif
local, était institué dans chaque territoire, sans que
ses attributions fussent précisées ;
- En vue d'africaniser les cadres, des facilités d'accès
à tous les échelons de la Fonction
publique seraient données aux citoyens autochtones.
A partir de ces principes, le gouvernement était autorisé
à réaliser par décret les réformes
administratives, économiques et sociales dans les territoires
d'Outre-mer, à condition de
soumettre les premières à l'avis du parlement.
Vous comprenez aisément que la loi-cadre arrive trop tard pour
préparer sérieusement les
territoires soumis à la colonisation afin d'assurer efficacement
leur marche vers l'indépendance.
Cette marche devient irréversible grâce aux progressistes
occidentaux, à la tendance cartiériste
d'une partie de l'opinion française prônant le désengagement
de la France d'Afrique en raison
du coût élevé de sa gestion, de la mutation de
la société internationale et surtout de l'action
des nationalistes négro-africains.
II
- L'INDEPENDANCE, L'EXPRESSION D'UNE CONQUETE NATIONALE
PERMANENTE
Elle passe d'abord par la reconnaissance en une identité, à
un sentiment réel d'appartenance à une
nation et ensuite à la manifestation souveraine de l'économie,
des finances, d'une interactivité
sous-régionale, régionale et mondiale. Enfin, l'acquis
de l'indépendance s'inscrit dans une
dynamique supralégale et de lobbies périjuridiques (association
des droits de l'homme et
autres formes d'expression) à la sauvegarde des droits individuels
et collectifs de la
population, dans une totale expression de la citoyenneté.
A) L'attachement à la nation centrafricaine
L'indépendance nécessite de la part du peuple à
se reconnaître dans une identité politique
et culturelle commune, d'avoir aussi la volonté d'appartenir
à une communauté de vie et
d'agir, au-delà des intérêts singuliers, pour les
biens de la nation.
Cela s'exprime juridiquement par des référents ou symboles
souverains que j'aime
appeler : les agrégats de la souveraineté nationale.
Limitons-nous aux termes plus simples de l'identité.
Cela s'exprime sociologiquement par le sentiment de faire partie d'une
communauté nationale
battue sur un socle de pluralité culturelle et de pluri-ethnicité.
L'unité nationale s'articule
autour d'une langue (le Sango) et du civisme à toute épreuve.
1) L'identité nationale
L'accession du Centrafrique à l'indépendance a conféré
au pays des éléments d'identification
internationale : un drapeau, un hymne, une devise, des armoiries et
une langue nationale.
Que dire des agrégats de la souveraineté nationale ? Dans
leur transversalité, ils sont porteurs
d'un sens de l'histoire et des richesses politico-culturelles d'une
nation en formation continue à
partir d'une pluralité basique, d'une vocation nationale de
déconstruction et de construction en
vue d'asseoir une société unifiée
Dans ses différentes composantes ethnologique et sociologique.
Les symboles identitaires
deviennent alors une voie de reconnaissance nationale et de repérage
international d'un peuple
sorti de l'anonymat colonial. A titre d'exemple, le Centrafricain ne
se reconnaîtra non seulement
parle contenu officiel de son passeport mais aussi par les armoiries
que porte la couverture de
celui-ci. L'écolier de Bossangoa se différenciera de
celui de Moundou non seulement par la frontière
qui les sépare ou à une moindre importance du rythme
et du programme scolaire mais aussi et
peut-être surtout par les couleurs de drapeau planté devant
le bâtiment et l'hymne chanté pour le «saluer.»
Les référents symboles apparaissent à la fois comme
signes distinctifs d'identification dans la
configuration pluriétatique de la société internationale.
Comme également des éléments qui
sous-tendent l'amour du national à son pays ! Ils s'incarnent
la propension qui nous attire vers
notre destinée commune de voir un pays à la dimension
de nos attentes et imbu de prospérité,
de richesse partagée. Ceux qui sont à l'étranger
mesurent mieux cette approche.
2) Le sentiment d'appartenance à la nation centrafricaine
Des variantes conceptuelles données par le Petit Larousse illustré
de 1993 par rapport au
mot sentiment, je retiendrai celle-ci: «État affectif
complexe et durable lié à certaines émotions.»
De là, je définirai le sentiment national comme étant
l'amour prononcé et vérifiable qu'un citoyen
porte durablement pour sa nation. Cet amour s'exprime par la manière
d'être, d'aimer et sa
préférence absolue pour le peuple et les choses nationales.
Elle se vérifie par les attitudes et
les actes civiques astreints de toute trahison, d'assassinat politique,
du sabotage économique
à l'occupation du pays par des forces étrangères,
ou du non paiement d'impôt, de l'absence
de la conscience professionnelle, etc.
Que constatons-nous malheureusement? La souveraineté nationale
est sapée par l'interférence.
Limitons-nous au plan géostratégique et culturel. En
regard du premier point, la République
Centrafricaine est devenue depuis 1989, le site de stationnement permanent
d'une partie
des forces françaises qui interviennent militairement pour maintenir
les régimes autocratiques au pouvoir.
Les dernières mutineries constituent les illustrations éloquentes.
Concernant le deuxième point,
on note l'engouement des Centrafricains pour les musiques congolaises,
camerounaises ou
antillaises au détriment d'une culture musicale locale. Les
ministres successifs en charge de la
culture n'ont jamais développé une politique cohérente
pour valoriser les rythmes de terroir.
A titre d'exemple, sous le régime du général Kolingba,
le don des instruments a été fait aux
groupes qui s'illustrent dans la musique congolaise.
Des ensembles tels que Zokéla, vibrant au rythme quasi typiquement
centrafricain
ont été oubliés. A ce niveau, le Centrafricain
souffre du mimétisme culturel.
En guise de perspectives, peut-on «globaliser» les diverses
richesses pour en faire une culture nationale.
La démarche la plus sage est d'encourager le développement
des valeurs dans lesquelles l'identité
centrafricaine s'exprimerait le mieux et pourrait s'exporter facilement
dans l'espace universel.
Il faut avoir la volonté et se donner les moyens.
B) La souveraineté nationale dans ses aspects économique et financier, supralégal et périjuridique
Pour qu'elle soit efficace, l'indépendance doit être marquée
par une économie, des finances très
fortes et des instruments juridiques établis pour valoriser
et défendre les droits fondamentaux des citoyens.
1) L'approche économique et financière de la souveraineté
Le développement national intégral nécessite la
mise en place d'une politique économique,
financière et humaine cohérente intégrant les
paramètres internes et internationaux.
A) Les aspects économiques
Encore jusqu'à une date toute récente, les pays d'Afrique
francophone se sont fait imposer une
conception du développement à partir du modèle
occidental dominé par la loi du marché.
La Banque mondiale et le FMI sont maîtres dans la dépendance
africaine de la vision
occidentale du libéralisme économique. Le manque de créativité
et d'innovation de la part
des Africains eux-mêmes accroissent cette dépendance.
Dans cette épreuve d'intérêt et d'école,
le Centrafrique fait piètre figure. Il n'est pas question d'aller
chercher dans les manuels de
macro-économie ou d'économétrie pour comprendre
car les faits sont là. On constate que les
dirigeants centrafricains successifs n'ont pas su maîtriser la
destinée économique du pays.
D'une part, ils se sont laissé imposer une vision extranationale
du développement, et
d'autre part, ils se sont contentés d'accaparer la richesse
nationale pour servir leurs
propres intérêts et ceux de leurs alliés étrangers.
D'une manière subséquente, il est à retenir entre
autres :
- Dans le pays, les hommes politiques ne disposent d'aucun projet adéquat
et solide pour sortir
le Centrafrique de la crise économique,
- Les Centrafricains ont peu d'attrait pour le secteur de productivité.
Ils le laissent à la merci des
expatriés qui irriguent financièrement leur pays respectif
des profits tirés ;
- La Société civile et surtout les élites nationales
ne sont pas déterminées pour se constituer en
lobbies en vue d'infléchir la politique de dépravation
économique des gouvernants en vue de
sauvegarder l'intérêt supérieur de la nation.
- l'État ne peut pas tout faire. On note peu de conscience nationale pour développer le secteur privé.
En somme, le mal centrafricain s'articule autour de l'homme centrafricain
et de la place de l'État
dans le développement économique. Émergeons-nous
dans la sphère ontologique et philosophique pour l'appréhender.
On sait qu'à travers la hiérarchie des valeurs supra-immanentes
et immanentes, derrière
l’Être transcendantal (Dieu) vient l'homme dans toute son humanité
juste ou guerrière pour
la défense de ses intérêts et ceux de sa communauté.
A l'image de Dieu, il incarne la sacralité dans son
existence réelle, temporelle et spatiale. Cette approche est
marquée par le sceau du théisme métaphysique
qui cadre bien avec les traditions africaines. Dans son article ta
fin des lumières post-modeme ou post-séculier,
John Milbanik en dégage les contours. Il précise en substance
que le théisme métaphysique est d'abord
du «Dieu transcendant, ensuite d'une humanité semi- transcendante
qui tente de maintenir dans les profondeurs
ce qui était auparavant suspendu dans les hauteurs: substance,
identité, dessein et hiérarchie des valeurs.»
Dans le sillage de certains philosophes de la Renaissance, Baruch et
Spinoza, font valoir plutôt le concept du
naturalisme anti-transcendant récusant ainsi la transcendance
dans l'immanence de la sécularité humaniste.
C'est un pas vers la laïcisation des valeurs transcendantales
hiérarchisées. Il faut avoir la tête sur les épaules
que de l'avoir dans le nuage. Derrière cette contradiction philosophique,
la véritable question est de savoir
quelle est la place de l'homme par rapport à l'État.
Est-ce d'abord l'individu libre et autonome dans le cadre
de l'État contractuel qui prime, ou l'individu définit
comme citoyen marqué par la valorisation de la Constitution
sociale inscrite dans la dynamique régulatrice fondamentale
de l'espace communautaire qui est premier.
l'État ne sera qu'un cadre contractuel de sauvegarde. Dans ce
débat d'école, ma position est simple et peut-être
médiane.
L'homme pris dans ses droits individuels et collectifs est sacré.
l'État doit absolument les lui garantir sans aucune
interférence sauf si la loi lui autorise expressément
dans des cas précis et rendus publics. L'homme devient citoyen
dès lors qu'au-delà de ses droits, il s'acquitte des
devoirs dans le cadre de la cité et de l'intérêt généralement
assumé par l'État.
En clair, le développement économique, condition sine
qua non de l'efficacité de la souveraineté nationale
implique l'interventionnisme de l'État dans les secteurs essentiels
marqué par la carence des initiatives privées
et l'implication sans commune mesure des filles et des fils du pays
dans le domaine de la croissance économique.
B) L'aspect financier
Je ferai abstraction de la constitution des réserves financières,
baromètre de la santé économique et de relance en
cas de crise aiguë et, de la capacité nationale d'investissement
pour me limiter au problème de la monnaie nationale
ou sous-régionale. Les raisons sont simples. Le marasme économique
constitue un handicap sérieux de la constitution
des réserves. Le peu que dispose le trésor public est
englouti par le service des dettes, le paiement des fonctionnaires
ou placé dans les banques étrangères sous les
noms ou prête-noms des dirigeants politiques nationaux.
La politique de découragement entrepris par les barons des régimes
successifs n'encourage pas les
Centrafricains à investir dans leur propre pays.
La monnaie est l'un des éléments constitutifs essentiels
de la souveraineté nationale. Ce qui fait dire aux anti-néocolonialistes
que les États africains de la zone franc ne se sont jamais sortis
de la domination française. Le cordon ombilical
financier les maintient sous la dépendance de la banque de France
et par ricochet de la France elle-même.
Pour preuve, à une date récente, la dévaluation
du F cfa s'est effectuée autoritairement par la France sans
consultation préalable des partenaires économiques et
financiers africains. Ceux-ci se sont contentés de subir.
Pour preuve encore, les transactions financières privées
sont torpillées par la France dans son seul intérêt.
Maintenant, il faut avoir des relations pour envoyer de l'argent à
ses proches en Centrafrique.
A la lecture de ses griefs, ne convient-il pas de réfléchir
déjà à l'établissement d'une monnaie nationale
ou,
eu égard à la faiblesse des économies africaines,
à des monnaies sous-régionales, garant d'une forte politique
nationale ou africaine.
Personnellement, je milite pour une monnaie nationale pour les raisons suivantes :
- Elle participe à l'expression effective de la souveraineté nationale ;
- Elle contribue à bâtir une politique financière autonome pour sortir le pays du «rouge» économique ;
- La santé économique des pays à monnaie nationale comme le Ghana se porte mieux que le Centrafrique ;
- Elle permet aux économistes et monétaristes centrafricains de creuser davantage leur méninge.
Il faut toujours commencer à rêver. Ne dit-on pas que le rêve deviendra un jour réalité.
Contrairement à ce que pensent les auteurs du Besoin d’Afrique
, le franc cfa était en avance sur l'Union Européenne
et faire penser en conséquence que l'euro veut rattraper ce
retard, il est à admettre qu'en réalité, le franc
cfa est une
monnaie de dépendance par rapport au système français.
Ainsi, la diligence française réduit à sa moindre
proportion
la pertinence de l'intégration régionale sur la base
de la préférence nationale. A défaut d'une monnaie
nationale,
il importe de faire prévaloir sur une telle préférence
une politique monétaire typiquement africaine afin de défendre
les intérêts régionaux. Les Africains ont besoin
d'avoir confiance dans leur mécanique financière propre.
2) Les instruments de régulation supralégale et périjuridique
Une démocratie moderne ne se conçoit pas sans l'existence
d'un État de droit. Cela passe par l'acceptation
d'une réelle justice en marge de toute main mise politique.
La démocratie admet le principe irréversible de la pluralité
politique. Il n'est pas question d'avoir une kyrielle
des partis pour vivre dans une société démocratique.
Dans une telle société, l'État doit garantir la liberté
d'expression, de presse et l'accès libre aux médias sans
restriction abusive et irrégulière sur la base antinomique,
le pouvoir laisse développer librement le contre-pouvoir dans
une perspective de contradiction et d'enrichissement mutuel.
En outre, les trois pouvoirs classiques (l'exécutif, le législatif,
le judiciaire) sont à circonscrire et à respecter dans
leurs prérogatives respectives. Le primat traditionnel de l'exécutif
dans le système politique autoritaire est à réduire
dans un élan d'équilibre institutionnel et de défense
des droits fondamentaux.
l'État de droit est perçu inéluctablement comme
le seul moyen de défendre les droits individuels et collectifs des
citoyens.
Ces droits sont reconnus par des textes internationaux, régionaux
et la Constitution nationale. En Centrafrique,
la Cour constitutionnelle a pour mission de les sauvegarder. Les organes
périjuridiques telle que la ligue des
droits de l'homme, Justice et paix, etc. s'activent au-delà
de leur qualité d'observatoire national de ces normes
supralégales en des instruments véritables pour contraindre
les autorités publiques à respecter les droits contenus
dans la Constitution et les chartes internationales et régionales.
Il est à admettre sans ambages qu'une démocratie
sans construction d'un État de droit n'en est pas une.
En conclusion, nous pouvons dire que la souveraineté nationale
implique la prise en compte de l'identification
internationale, de l'indépendance économique inscrite
dans une compétition mondiale et de l'effectivité des droits
humains au profit des citoyens. Le Centrafrique a encore du chemin
à parcourir. Aujourd'hui, la marche
souveraine vers l'avant implique la défense des acquis démocratiques
tels que le principe d'irréversibilité
du pluralisme politique dans les perspectives d'une paix durable, et
du développement d'un consensualisme
autour des idées fortes de la cohésion nationale.